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Marché de bétail Sikikede

La transhumance compte parmi les causes majeures de l’instabilité en République Centrafricaine (RCA). Les affrontements entre transhumants et agriculteurs ont causé d’importants déplacements de population. Ils ont également contribué à l’instauration d’un climat de méfiance qui affecte la cohésion sociale et les activités économiques.

Le Fonds Bêkou, fonds fiduciaire de l’Union européenne pour la RCA, soutient le projet « Résilience Rurale Nord » qui comporte un volet spécifique sur cette thématique. Afin de diminuer les tensions et l’insécurité liées aux transhumances, Concordis International, une des ONG du consortium, met en œuvre une composante sur la transformation des conflits. Elle soutient les différentes communautés dans la recherche et l’adoption de compromis équilibrés qui bénéficient à tous, éleveurs comme agriculteurs.

Marché de bétail, Sikikede
Marché de bétail, Sikikede - Copyright: Concordis International

La transhumance, source potentielle de tensions communautaires

Au début du projet, une enquête auprès de plus de 2 800 personnes (35% de femmes), centrafricains et tchadiens, a permis de réaliser une cartographie précise des conflits au sein des préfectures d’Ouham-Pende, Bamingui-Bangoran et de la Vakaga et d’obtenir une meilleure compréhension des besoins, craintes et aspirations des bénéficiaires.

Groupe focal avec des femmes sédentaires à Lia en mars 2019
Groupe focal avec des femmes sédentaires à Lia en mars 2019 - Copyright: Concordis International

Pierrot Semiba a été interrogé sur les résultats de cette enquête lors d’un atelier tenu à Bacaranga le 26 septembre 2019. Il explique ce qui a amené ces tensions entre les différentes communautés. L’agriculteur a souvent été confronté au problème de destruction de son champ lors du passage des éleveurs étrangers. Pour compenser ses pertes économiques, il a poussé les jeunes de sa communauté à attaquer les transhumants et voler leurs bétails, ce qui a entrainé des représailles par l’intermédiaire des groupes armés.

Il témoigne de cette escalade : « Le problème se posait lorsque les transhumants ne respectaient pas les couloirs de transhumance et que leurs troupeaux abîmaient nos cultures. Je subissais des pertes économiques importantes et cela générait du ressentiment à l’égard des transhumants. L’autre problème est que certains sédentaires cultivaient sur les couloirs de transhumance et les clôturaient ; les transhumants étaient agacés car leur liberté de mouvement était entravée et ils se sentaient obligés de passer par les champs. Cette situation provoquait des violences ; des tueries entre les transhumants et les sédentaires ».

Le président de l’Union départementale des éleveurs de Nia-Pende (Tchad) confirme le ressentiment des éleveurs : « Les agriculteurs ont choisi les couloirs traditionnels de transhumance pour cultiver leurs champs. Les sites de nos campements constituaient des zones fertiles pour la culture et les agriculteurs vont souvent cultiver sur ces sites pendant la saison pluvieuse…Cette situation rend la tâche difficile aux transhumants. ».

Des groupes de conseil comme cadre d’échange et de dialogue entre les communautés

Pour que la transhumance ne soit plus génératrice de tensions et de violence, le projet a mis en place deux groupes de conseil. Au cours des ateliers organisés dans le cadre de son groupe de conseil, Mr Semiba a eu à dialoguer pour la première fois avec les éleveurs étrangers avec lesquels il était en conflit. Pour lui, ces ateliers ont permis de restaurer les canaux de communication entre les éleveurs et les agriculteurs.

Un constat corroboré par Mr Ahmat Tom, président de l’union départementale des éleveurs de La Nya-Pendé : « Nous avions très peu d’opportunités de nous rencontrer afin de trouver des solutions aux conflits qui ont affaibli nos relations de collaboration. Nos relations sont restées ténues et caractérisées par des échanges violents parce que nous n’avons jamais eu l’occasion d’en parler. Aujourd’hui, avec ces ateliers, nous nous sommes tous engagés à résoudre nos conflits par le dialogue. Et maintenant tout se passe bien entre nous. Nous avons de moins en moins de problèmes avec les agriculteurs. ».

Pierrot Semiba dialogue avec des éleveurs étrangers lors d'un atelier sur la transhumance apaisée en Centrafrique
Pierrot Semiba dialogue avec des éleveurs étrangers lors d'un atelier sur la transhumance apaisée en Centrafrique - Copyright: Concordis International

Des engagements afin de faire de la transhumance une activité bénéfique pour tous

En effet, à l’issue des différentes rencontres, toutes les parties prenantes ont pris des engagements afin de réduire, voire de mettre fin, aux conflits qui les opposent.

Ainsi, elles ont promis de privilégier le dialogue pour résoudre pacifiquement leurs différends. Plus spécifiquement, les éleveurs ont convenu de respecter les couloirs de transhumance, de régler les taxes communales de pacage et de payer les compensations pour les champs détruits. Quant aux agriculteurs, comme l’expose Pierrot Semiba, ils ont également pris des engagements : « Nous allons nous activer pour ne plus voler les bétails de transhumants. Nous sensibiliserons nos jeunes pour ne plus ériger des champs pièges*. Les transhumants sont les bienvenus dans notre communauté. ».

* Ces « champs pièges » sont délibérément mis en place par des agriculteurs à proximité des couloirs de passage. Ils visent à obtenir des compensations financières en cas de dégâts occasionnés par le passage du bétail.

Transhumants dans la Vakaga
Transhumants dans la Vakaga - Copyright: Concordis International

 

Moussa Abraman, membre d’un des deux groupes de Conseil, exprime sa satisfaction : « toutes les conditions sont maintenant réunies pour nous de respecter nos engagements sur le respect des couloirs de transhumance. Cela permettra à la fois aux agriculteurs et aux éleveurs d’exercer leurs activités sans crainte. Les éleveurs pourront finalement vendre le lait et la viande aux agriculteurs et acheter les produits vétérinaires auprès des agriculteurs. ».

Les engagements formulés lors ateliers ont été entérinés dans les accords de Paoua du 06 décembre 2019, les accords de Bocaranga du 11 mars 2020, et ceux de Lia de mai 2020.

Toutes les conditions sont maintenant réunies pour nous de respecter nos engagements sur le respect des couloirs de transhumance.

Préfet de l’Ouham-Pende

Des premières retombées positives

Les autorités des deux pays se sont impliquées dans le processus et ont pris des mesures administratives visant à faciliter la transhumance dans la partie Nord de la RCA. Ainsi le prix de la taxe communale de pacage sur les troupeaux initialement fixé à 50.000 Francs a été réduit à 20.000 Francs dans toutes les communes de la préfecture de l’Ouham-Pende à la suite de l’atelier organisé en décembre 2019.

Interrogé sur la motivation de sa décision, le préfet de l’Ouham-Pende a déclaré : « La réduction de taxes communales sur les troupeaux est un acte de notre volonté à accompagner les acquis du travail du Groupe de Conseil pour faciliter la transhumance apaisée. Il s’agit de notre volonté d’encourager la transhumance pour qu’elle soit bénéfique à nos populations. ». Une décision fortement appréciée par les autorités tchadiennes comme l’énonce le préfet de Goré: « Nous louons la volonté du préfet de l’Ouham-pende de répondre positivement à la doléance des éleveurs tchadiens sur la réduction des taxes. Nous nous engageons, quant à nous, à veiller à ce que les transhumants tchadiens puissent respectent les législations de la RCA en matière de transhumance. »

Sur le terrain, les résultats ne se font pas attendre ! Mr Semiba se réjouit que le projet soit à la base de la baisse des tensions et violences liées à la transhumance. Au-delà des bénéfices en matière de coexistence pacifique/cohésion sociale, il estime que l’amélioration des relations entre éleveurs et agriculteurs a eu des retombées positives sur l’économie de sa communauté. Ça a été le cas pour sa famille : grâce à ses meilleures récoltes, sa femme fait actuellement du commerce.